La jeune fille errante


La  jeune fille s’adresse à la foule de la gare, ou au groupe de la séquence précédente.

    La jeune fille.- Oui, cette vallée de larmes, moi je vous le dis, il ne faut plus en entendre parler! Que ceux qui ont inventé ce paysage le boivent jusqu’à la dernière goutte! Non, non, on est pas sur la terre pour pleurer, que ce soit dans un mouchoir, un lit, une forêt, un escalier ou un train. Non, les larmes c’est fait pour le jour où l’homme qu’on aime vous dit qu’il vous aime - ou quand le prisonnier se retrouve à  l’air libre. Je dirai même qu’on n’est pas sur la terre pour mourir! Ah! Non! On serait arrivés ici, juste pour mourir! On nous aurait jetés comme une poignée de sel dans la soupe rien que pour nous voir fondre entre les yeux du bouillon. Non! On est ici pour vivre! Oui, pour vous vivre avec du ciel partout, du ciel qu’on pourrait presque toucher, et qu’on verrait palpiter sur les trottoirs et même dans le métro, et même dans son bol de café, et même dans l’eau où on lave le bol de café. Parce que vivre ce n’est pas une habitude, c’est expédition au long cours et bien plus intéressante que de sauter sur la lune où il n’y a que des crevasses et des cailloux blancs, parce que sur la terre on a des boulangers, des lits avec des cuisses entre les cuisses, des musiques de Beethoven, des T-shirts où on tient chaud entre ses deux seins le chanteur qu’on aime, et des bicyclettes pleines de chrome et de couleurs qui ne rouillent pas et qui vous roulent vers celui qu’on aime. Tout ça parce que je me dis que c’est un vrai miracle d’être en vie. De pouvoir écouter le vent faire tourner les étoiles. Que vivre, ça n’arrive pas à tout le monde et que ça serait un crime de croire que la mort est une chose naturelle! Dieu aurait voulu notre mort!? Ça dû lui échapper! Il n’a pas su rattraper le coup. Et il sait bien au fond de lui que de tous les scandales, la mort est le plus dégueulasse des scandales, le plus bordélique … Et ça lui fait honte … Quand j’apprends la mort de quelqu’un, je me dis qu’il y a quelque chose qui s’est coincé au départ.
    Un homme s’approche d’elle, pressé, inquiet.
L’Homme.- On te cherche partout … Qu’est-ce que tu fais ici?
    Apparaît un accordéoniste? Un bandonéoniste ? Un violoniste?
La jeune fille.- Qu’est-ce que tu me veux?
L’Homme.- Les résultats ne sont pas bons.
La jeune fille.- Je rentre à l’hôpital?
L’Homme.- Oui.
La jeune fille.- Quand?
L’Homme.- Le plus tôt possible.
    Elle va vers le musicien, l’embrasse sur la bouche et part avec l’homme.