Ici, disait-elle, on croise toutes les cultures, on connait toutes les religions. Je fais les Pâques plonaises, je coupe le jeûne ramadan, et le lendemain je fais le shabbat. Je dîne dans les familles, je goûte à tous les plats. Vivre les religions par les autres ouvre l'esprit. Elle s'était interrompue et elle avait corrigé : Je ne sais pas si ce serait encore possible. A l'époque, personne ne faisait attention si tu était juif, si tu étais musulman; à l'époque, il n'y avait pas ça. Aujourd'hui, dans les cours de récréation, les tout-petits s'agressent, les gamins noirs se traitent de nègres, les gamins chinois de niakoués. Qu'est-ce que ça veut dire niakoué ? dit le gosse. Personne ne sait... Peut-être quelqu'un qui mange du riz ? 

Aujourd'hui, dit Nadia Valente, les gosses ne se sentent pas chez eux. Ils ont sept ans, il disent : Je suis arabe, je suis sénégalais. Ils peinent à savoir qui ils sont, ils n'ont pas le sentiment d'appartenance. Les médias parlent d'eux comme des jeunes "issus de l"immigration". Mais ils ne sont pas issus de l'immigration... Leure mère est née en France, leur grand-mère aussi. Leur vie est ici.

Bobigny est une ville traversée par les guerres. On n'en voit rien, d'abord, quand on s'y promène. Il faut attendre un peu, il faut parler, pour le comprendre, et alors c'est une pensée qui ne vous lâche plus. Une guerre suit l'autre, guerre de conquête, d'extermination, de colonisation, guerres sociales, elle se superposent, elles entretiennent des liens inattendus, on dirait qu'elles sont enchaînées les unes aux autres, chaque maillon se glisse dans le précédant.

Louise.